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JE ME RENDS À STYLES
Le vif intérêt que suscita dans le public ce qu’on appela, à l’époque, « L’Affaire de Styles », est aujourd’hui quelque peu retombé. Cette histoire connut néanmoins un tel retentissement que mon ami Poirot et la famille Cavendish elle-même m’ont demandé d’en rédiger le compte rendu. Nous espérons ainsi mettre un terme aux rumeurs extravagantes qui continuent de circuler.
Je vais donc relater, sans m’étendre, les circonstances qui me valurent de m’y trouver mêlé.
Blessé et rapatrié du front, on venait de m’accorder – à l’issue d’un séjour de quelques mois dans une maison de repos plutôt sinistre – un mois de permission. Sans parents proches ni amis, je me demandais ce que je pourrais bien faire lorsque je rencontrai par hasard John Cavendish. Je l’avais quasiment perdu de vue depuis des années. En réalité, je ne l’avais jamais beaucoup fréquenté : bien qu’il ne parût pas ses quarante-cinq ans, il était de quinze ans mon aîné. Mais, dans mon enfance, j’avais effectué de nombreux séjours à Styles, la résidence de sa mère dans le comté d’Essex.
Nous bavardâmes assez longuement du bon vieux temps. Et, pour finir, il m’invita à passer ma permission à Styles.
— Mère sera enchantée de vous revoir après tant d’années, ajouta-t-il.
— Comment se porte-t-elle ? demandai-je.
— À merveille ! Vous savez sans doute qu’elle s’est remariée ?
Je ne parvins pas à cacher mon étonnement. Lorsqu’elle avait épousé le père de John, un veuf avec deux enfants, Mrs Cavendish était une belle femme d’un certain âge, pour autant que je m’en souvienne. Elle ne pouvait donc guère avoir moins de soixante-dix ans aujourd’hui. Je me rappelais sa personnalité énergique et autoritaire. Tout à la fois mondaine et jouant volontiers les dames patronnesses, elle cultivait sa notoriété en inaugurant des fêtes de bienfaisance et en s’adonnant aux bonnes œuvres. Possédant un grand fond de bonté véritable – et une immense fortune personnelle –, elle usait avec prodigalité de celle-ci pour satisfaire celle-là.
Styles Court, leur maison de campagne, avait été acheté par Mr Cavendish au début de leur mariage. Et ce brave homme était à ce point subjugué par sa femme qu’il lui en avait, à sa mort, laissé l’usufruit ainsi que la majeure partie de ses revenus – disposition qui, à l’évidence, lésait ses deux enfants. Mais Mrs Cavendish s’était toujours montrée fort généreuse envers ses beaux-fils. En outre, ils étaient encore très jeunes à l’époque du remariage de leur père – et ils l’avaient toujours considérée comme leur propre mère.
Lawrence, le cadet, avait été un adolescent fragile. Après des études de médecine, il avait renoncé à exercer et était revenu vivre à Styles Court où il avait tenté de se lancer dans la carrière littéraire – ses vers, hélas ! n’avaient jamais remporté le moindre succès.
Après quelques années de barreau, John, l’aîné, avait abandonné la carrière d’avocat au profit de l’existence plus aimable – et plus convenable ! – de gentilhomme campagnard. Il s’était marié deux ans plus tôt et avait emménagé à Styles avec sa jeune épouse. Néanmoins, je soupçonnais qu’il eût préféré recevoir de sa belle-mère une pension plus importante, qui lui aurait permis de vivre ailleurs. Mais Mrs Cavendish avait pour habitude d’établir ses propres plans et d’attendre que l’on s’y rallie de bonne grâce. Dans le cas précis, elle possédait un atout majeur : elle tenait les cordons de la bourse.
John remarqua mon étonnement lorsque j’appris le remariage de sa mère et eut un sourire lugubre.
— Un sale petit gommeux ! fit-il avec rage. Je peux bien vous l’avouer, Hastings, sa présence nous complique pas mal l’existence. Quant à Evie… Vous vous souvenez d’Evie ?
— Non.
— Elle n’était peut-être pas encore là de votre temps. C’est la gouvernante de Mère, sa dame de compagnie… et son homme à tout faire ! Une fille formidable, cette brave Evie. Pas particulièrement jeune ni jolie, mais un cœur d’or…
— Mais qu’alliez-vous me dire sur…
— Ah oui ! sur cet « individu » ! Il a débarqué d’on ne sait où. Officiellement, c’est un cousin éloigné ou un vague parent de notre bonne Evie – bien qu’elle ne semble pas enchantée de ce lien de famille. Il n’est pas du même monde que nous, ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Il a une longue barbe noire et porte des bottines vernies par tous les temps ! Il a tout de suite tapé dans l’œil de Mère, et elle l’a engagé comme secrétaire. Vous savez qu’elle s’occupe toujours d’une multitude d’œuvres en tous genres ?
Je me le rappelais en effet.
— Bien sûr, celles-ci se sont multipliées avec la guerre. Pas de doute que ce type l’ait beaucoup aidée. Mais imaginez notre stupeur quand, il y a de cela trois mois, elle nous a annoncé ses fiançailles avec son Alfred ! Cet individu a au moins vingt ans de moins qu’elle ! C’est du maquereautage ostensible. Mais, que voulez-vous : Mère n’en a jamais fait qu’à sa tête, et elle l’a épousé.
— Ça a dû vous créer une situation pénible.
— Pénible ? Infernale, oui !
C’est ainsi que, trois jours plus tard, j’arrivais à Styles Saint-Mary, petite gare absurde et sans raison d’être apparente, plantée au milieu de prairies verdoyantes et de chemins vicinaux. John Cavendish m’attendait sur le quai et nous nous dirigeâmes vers son automobile.
— Nous arrivons encore à obtenir trois gouttes d’essence, m’expliqua-t-il. Surtout grâce aux œuvres de Mère.
Le village de Styles Saint-Mary se trouvait à trois bons kilomètres de la gare, et Styles Court quinze cents mètres plus loin. C’était une belle journée de juillet. Devant ces plaines bucoliques de l’Essex qui s’étendaient sous le chaud soleil de l’après-midi, il était difficile d’imaginer que là-bas, pas si loin, une guerre se poursuivait. J’eus la soudaine impression de pénétrer dans un autre univers.
— J’ai bien peur que vous ne trouviez la vie ici quelque peu monotone, Hastings, me dit John tandis que nous franchissions les grilles du parc.
— Mon cher ami, je ne cherche rien d’autre.
— Bah ! c’est assez agréable si on a envie de couler une existence oisive. Je m’entraîne avec les volontaires deux fois par semaine, et à l’occasion je donne un coup de main aux fermiers. Ma femme travaille régulièrement « sur le terrain ». Tous les jours, elle se lève à 5 heures du matin pour traire les vaches, et elle ne dételle pas jusqu’au déjeuner. Ce serait somme toute la belle vie – s’il n’y avait pas ce fichu Alfred Inglethorp !
Il ralentit et jeta un coup d’œil à sa montre.
— Je me demande si nous avons le temps de passer prendre Cynthia… Non. À cette heure-ci, elle a déjà quitté l’hôpital.
— Cynthia ? Ce n’est pas votre femme ?
— Non. C’est une protégée de Mère. La fille d’une de ses anciennes amies de pensionnat. Elle avait épousé un avocat véreux, lequel a fait faillite. Quand Cynthia s’est retrouvée orpheline et sans le sou, Mère l’a prise sous son aile. Cynthia vit à Styles depuis bientôt deux ans. Elle travaille à l’hôpital de la Croix-Rouge de Tadminster, à une douzaine de kilomètres d’ici.
Nous étions arrivés devant la superbe vieille demeure. Une femme vêtue d’une jupe de tweed épais était penchée sur un massif de fleurs. Elle se redressa à notre approche.
— Salut, Evie ! Je vous présente notre blessé de guerre : l’héroïque Mr Hastings… Miss Howard.
Miss Howard me gratifia d’une poignée de main franche et presque trop vigoureuse. Je fus frappé par le bleu intense de ses yeux qu’accentuait le hâle de son visage. D’un physique agréable, elle pouvait avoir une quarantaine d’années. Elle parlait d’une voix profonde, presque masculine, et ses pieds chaussés de lourdes bottes de travail donnaient la mesure d’un corps solidement charpenté. Je découvris bientôt qu’elle s’exprimait volontiers en style télégraphique.
— Mauvaises herbes – poussent comme du chiendent. Impossible en venir à bout. Tâcherai de vous mobiliser. Méfiez-vous.
— Je serai enchanté de me rendre utile, répondis-je.
— Dites pas ça. Jamais. Après, on regrette.
— Vous êtes cynique, Evie, dit John en riant. Où prenons-nous le thé aujourd’hui ? Dedans ou dehors ?
— Dehors. Trop beau pour rester cloîtré.
— Venez. Vous avez fait assez de jardinage pour aujourd’hui. Toute peine mérite salaire, et vous avez besoin de vous rafraîchir.
— Miss Howard ôta ses gants de jardinage.
— À tout prendre, j’aurais assez tendance à être d’accord avec vous sur ce point, acquiesça-t-elle – et ce fut la phrase la plus longue qu’elle ait probablement jamais prononcée.
Elle nous fit faire le tour de la maison et nous conduisit jusqu’à la table de jardin où le thé était servi sous un sycomore majestueux.
Une jeune femme se leva d’un fauteuil en osier et vint à notre rencontre.
— Hastings… ma femme, dit John en guise de présentations.
Jamais je n’oublierai cette première rencontre avec Mary Cavendish. Sa silhouette élancée se découpait dans la lumière éclatante du soleil. Ses beaux yeux fauves – des yeux tels que je n’en avais jamais vu chez aucune femme – brillaient comme un feu sous la braise ; et, derrière son extraordinaire sérénité apparente, on devinait qu’un caractère indomptable habitait ce corps aux proportions exquises. Tout ceci reste gravé au fer rouge dans ma mémoire. Et je ne l’oublierai jamais.
Elle me souhaita la bienvenue d’une voix à la fois grave et claire. Soudain ravi d’avoir accepté l’invitation de mon ami, je pris place dans un fauteuil d’osier. Mrs Cavendish me servit du thé, et les quelques remarques frappées au coin du bon sens qu’elle m’adressa ne firent que renforcer la fascination qu’elle exerçait déjà sur moi. N’était-ce pas agréable de trouver un auditoire qui appréciait ma conversation ? Je relatai – avec un humour qui ne manqua pas d’amuser mon hôtesse – certaines anecdotes relatives à mon séjour dans la maison de convalescence. Peut-être convient-il de préciser que John, malgré ses belles qualités, ne passait pas pour un brillant causeur.
Une voix que je n’avais pas oubliée nous parvint alors par une porte-fenêtre entrouverte.
— Après le thé, Alfred, vous écrirez à la princesse. J’écrirai moi-même à lady Tadminster pour lui demander de présider la seconde journée. À moins que nous n’attendions la réponse de la princesse ? Si celle-ci refuse, lady Tadminster pourrait présider la première journée, et Mrs Crosbie la seconde. Et n’oublions pas d’écrire à la duchesse pour lui rappeler la fête de l’école.
Une voix d’homme se fit entendre, puis la nouvelle Mrs Inglethorp répondit :
— Oui, bien sûr. Après le thé, ce sera parfait. Vous êtes si prévenant, Alfred chéri.
La porte-fenêtre s’ouvrit un peu plus et une femme sortit, qui se dirigea vers la pelouse. Encore belle, avec ses cheveux blancs et son port altier, elle était suivie d’un homme à l’allure déférente.
Mrs Inglethorp m’accueillit avec effusion :
— Mr Hastings ! quel plaisir de vous revoir après tant d’années ! Alfred chéri, voici Mr Hastings. Mon mari.
Je regardai « Alfred chéri » avec curiosité. Il détonnait d’étrange façon dans notre petit groupe. Rien de surprenant que sa barbe déplût à John : c’était une des plus longues et des plus noires qu’il m’ait été donné de voir. Il arborait un pince-nez cerclé d’or et son visage paraissait figé dans une curieuse impassibilité. Sans doute eût-il été très à son aise sur une scène de théâtre, mais il me sembla bizarrement déplacé dans la vie réelle. Sa poignée de main était sans conviction, sa voix basse et onctueuse :
— Ravi de faire votre connaissance, Mr Hastings. (Puis, se tournant vers son épouse) Émily, ma chérie, je crains que ce coussin n’ait un peu pris l’humidité.
Elle le couva d’un regard pâmé tandis qu’il lui changeait son coussin avec toutes les marques de la plus tendre attention. Étrange aveuglement chez une femme par ailleurs si raisonnable !
Avec l’arrivée de Mr Inglethorp, une atmosphère de gêne mêlée d’hostilité voilée parut s’installer. Miss Howard, en particulier, ne fit aucun effort pour masquer ses sentiments. Quant à Mrs Inglethorp, elle ne semblait rien remarquer d’anormal. Elle avait conservé cette volubilité dont je me souvenais après tant d’années, et elle noya l’assistance sous un flot verbal où il était beaucoup question de la kermesse qu’elle Organisait pour les jours suivants. De temps à autre elle consultait son mari sur un problème de jours ou de dates. Celui-ci ne se départit à aucun moment de son attitude vigilante et attentive. Il m’inspira dès l’abord une antipathie aussi violente que définitive, et je me flatte de ce que mes premières impressions sont rarement infirmées par la suite.
Lorsque Mrs Inglethorp se tourna vers Evie Howard pour donner diverses instructions au sujet de son courrier, son mari me demanda, de sa voix appliquée :
— Êtes-vous militaire de carrière, Mr Hastings ?
— Non. Avant la guerre, je travaillais pour la Lloyds.
— Et vous comptez réintégrer la banque après la fin des hostilités ?
— Peut-être. À moins que je ne me lance dans une nouvelle carrière.
Mary Cavendish se pencha vers moi :
— Quel métier choisiriez-vous, si vous n’écoutiez que votre cœur ?
— Cela dépend…
— N’avez-vous pas de marotte inavouée ? insista-t-elle. Allons ! Tout le monde en a au moins une ! Et c’est souvent un peu ridicule.
— Vous allez vous moquer de moi.
Elle sourit :
— Ça, ce n’est pas impossible.
— Eh bien, figurez-vous que depuis toujours, je caresse le rêve d’être détective !
— Un vrai détective ? Je veux dire inspecteur, comme à Scotland Yard ? Ou bien Sherlock Holmes ?
— Oh ! Sherlock Holmes, sans aucune hésitation ! Mais, toute plaisanterie mise à part, c’est vraiment cela qui m’attire. J’ai rencontré un jour en Belgique un inspecteur célèbre qui m’a fasciné. Un petit homme extraordinaire. Un véritable dandy, mais d’une intelligence hallucinante. Selon lui, un bon détective se juge à sa méthode. J’ai fondé mon système sur le sien, mais j’y ai, bien entendu, ajouté quelques perfectionnements de mon cru.
— Un bon roman policier moi, ça me plaît, intervint Miss Howard. Mais on écrit trop de bêtises ! Le coupable découvert au dernier chapitre. Et à la stupeur générale ! Mon œil, oui ! Un vrai crime, on saurait tout de suite qui a fait le coup.
— Il y a pourtant eu un bon nombre de crimes sans solutions, fis-je remarquer.
— Pensais pas à la police… Mais aux gens proches. À la famille… Pas possible de les rouler, à mon avis. Ils sauraient illico.
— Alors, répliquai-je, car la conversation m’amusait, si d’aventure vous étiez mêlée à un crime, vous seriez à même de désigner le coupable au premier coup d’œil ?
— Bien sûr ! Peut-être pas de le prouver à une bande d’hommes de loi : mais s’il s’approchait de moi, je le détecterais du bout des doigts.
— Le coupable pourrait être une coupable…
— Possible. Mais le meurtre sous-entend la violence. Et cette violence, je l’associerai plutôt avec un homme.
— Cette théorie ne vaut pas dans le cas d’un empoisonnement. (La voix claire de Mary Cavendish me fit tressaillir.) Hier encore, poursuivit-elle, le Dr Bauerstein me disait que les médecins sont dans une telle ignorance des poisons les plus subtils que d’innombrables cas de meurtres par substances toxiques ne sont pas résolus.
— Voyons, Mary ! s’exclama Mrs Inglethorp. Quelle conversation sinistre ! J’en ai la chair de poule… Ah ! voilà Cynthia.
Une jeune fille vêtue de l’uniforme des Aides Volontaires traversait la pelouse en courant.
— Eh bien, Cynthia, vous êtes en retard, aujourd’hui. Je vous présente Mr Hastings… Miss Murdoch.
Cynthia Murdoch était une charmante jeune personne, pleine de vie. Elle ôta sa petite coiffe d’infirmière et j’admirai la lourde masse ondulée de ses cheveux auburn et la blanche délicatesse de la main qu’elle tendit pour prendre son thé. Avec des yeux et des cils foncés, elle eût été sensationnelle. Elle se laissa tomber sur la pelouse près de John. Je lui tendis l’assiette de sandwiches et elle leva vers moi un visage souriant :
— Asseyez-vous donc sur l’herbe ! On y est tellement mieux.
Je m’exécutai de bonne grâce :
— Vous travaillez à Tadminster, n’est-ce pas, Miss Murdoch ?
— Hélas ! J’y rachète mes péchés !
— Ils vous briment donc tellement ?
— Ça, ils ne s’y risqueraient pas ! se récria Cynthia avec un air de dignité offensée.
— Une de mes cousines est aide-soignante, et elle a une peur bleue des infirmières en chef.
— Ça ne m’étonne pas ! Si vous les voyiez, Mr Hastings ! Vous ne pouvez pas imaginer ! Mais, Dieu merci, je ne suis pas aide-soignante : je travaille au laboratoire de l’hôpital.
— Et combien de personnes avez-vous déjà empoisonnées ? Plaisantai-je.
— Bah ! des centaines…, rétorqua-t-elle avec un sourire.
— Cynthia ! intervint Mrs Inglethorp, j’aurai quelques lettres à vous dicter…
— Certainement, tante Émily.
Elle sauta sur ses pieds, et je devinai dans son comportement la situation subalterne qu’elle occupait dans cette maison. Mrs Inglethorp, en dépit de sa profonde bonté, ne lui permettait pas de l’oublier.
Mon hôtesse se tourna vers moi :
— John va vous montrer votre chambre. Le dîner est servi à 7 heures et demie. Depuis quelque temps, nous avons renoncé à souper plus tard. Lady Tadminster, qui est la fille de feu lord Abbotsbury et l’épouse de notre représentant à la Chambre des Communes, fait de même. Elle pense comme moi qu’il nous incombe de donner l’exemple. D’ailleurs, Styles Court vit à l’heure de la guerre. Rien ici n’est gaspillé : les moindres bouts de papier sont collectés et expédiés dans des sacs pour contribuer à l’effort national.
J’exprimai mon approbation, puis John m’accompagna jusqu’à la maison et nous gravîmes le grand escalier qui, à mi-hauteur, se divisait en deux branches desservant chaque aile de l’édifice. Ma chambre se trouvait dans l’aile gauche et donnait sur le parc.
John me laissa seul et, quelques instants plus tard, je le vis traverser la pelouse d’un pas lent, Cynthia Murdoch à son bras. J’entendis alors la voix de Mrs Inglethorp appeler « Cynthia ! » avec impatience. La jeune fille tressaillit et courut vers la maison. Au même moment, un homme surgit de derrière un arbre et s’engagea sans hâte dans la même direction. Il me parut âgé d’une quarantaine d’années, et je notai sur son visage imberbe et hâlé les signes d’une profonde mélancolie. Il semblait la proie d’une émotion violente. Quand il leva les yeux vers ma fenêtre, je le reconnus immédiatement, bien qu’il eût beaucoup changé depuis notre dernière rencontre, quinze ans auparavant. C’était Lawrence Cavendish, le frère cadet de John. Je m’interrogeai sur ce qui avait bien pu faire naître cette étrange expression sur son visage. Puis, sans plus y songer, je repris le fil de mes propres pensées.
Cette première soirée à Styles Court fut agréable ; et je rêvai cette nuit-là de la femme énigmatique qui avait nom Mary Cavendish.
Le lendemain matin se leva, clair et ensoleillé. Mon séjour s’annonçait délicieux. Je ne vis Mrs Cavendish qu’à l’heure du déjeuner. Elle me proposa une promenade en sa compagnie, et nous passâmes un après-midi charmant à flâner dans les bois.
Lorsque nous rentrâmes vers 17 heures, John nous fit signe de le rejoindre dans le fumoir. À son expression tendue, je devinai sans peine qu’il s’était produit un incident fâcheux. Il referma la porte derrière nous.
— Mary, nous voici dans de beaux draps. Evie a eu une prise de bec avec Alfred Inglethorp, et elle nous quitte !
— Evie ? Elle s’en va ?
John prit un air lugubre :
— Oui. Elle a exigé une entrevue avec Mère et… tiens, la voilà.
Les lèvres serrées, l’air décidé, une petite valise à la main, Miss Howard paraissait à la fois nerveuse et sur la défensive.
— En tout cas, s’écria-t-elle, je lui aurai dit ce que j’ai sur le cœur !
— Ma chère Evelyn, dit Mrs Cavendish. Ce n’est pas possible !
Miss Howard secoua la tête d’un air buté :
— C’est parfaitement possible, au contraire. Ce que j’ai dit à Émily, elle ne l’oubliera pas, et elle ne me le pardonnera pas d’ici longtemps. Et tant pis si c’est un coup d’épée dans l’eau ! Tant pis si ça ne lui a fait ni chaud ni froid ! Je le lui ai pourtant dit tout net : « Vous êtes une vieille bonne femme, et il n’y a pas pire imbécile qu’un vieil imbécile ! Ce type a vingt ans de moins que vous. Et ne vous bercez pas d’illusions sur les raisons qui l’ont poussé à vous épouser. L’argent ! Alors, ne lui en donnez pas trop ! Raikes le fermier a une très jolie femme. Demandez donc à votre Alfred combien de temps il passe là-bas ! » Émily était furieuse. Normal. Moi, j’ai continué : « Il faut que je vous prévienne, même si ça vous déplaît. Cet homme a autant envie de vous assassiner dans votre lit que de vous y voir. C’est un sale type. Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez, moi, je vous aurai avertie. C’est un sale type. »
— Et qu’a-t-elle répondu ?
Miss Howard fit une grimace des plus expressives :
— « Cher Alfred »… « Alfred adoré »… « affreuses calomnies »… « affreux mensonges »… quelle « mauvaise femme » d’accuser ainsi son « cher mari »… Plus tôt je partirai, mieux cela vaudra. Alors, je m’en vais.
— Mais, pas tout de suite ?
— À l’instant.
Pendant quelques secondes, nous la dévisageâmes avec stupéfaction. Enfin, comprenant qu’aucun argument ne la ferait revenir sur sa décision, John sortit de la pièce pour aller consulter l’indicateur ferroviaire. Sa femme le suivit, non sans avoir murmuré qu’elle tenterait de raisonner Mrs Inglethorp.
Dès qu’ils eurent quitté le fumoir, Miss Howard changea d’expression. Elle se pencha vivement vers moi :
— Mr Hastings, vous êtes honnête. Puis-je vous faire confiance ?
Je restai quelque peu interdit. Elle me posa la main sur le bras et réduisit sa voix à un chuchotement :
— Veillez sur elle, Mr Hastings. Ma pauvre Émily ! Ce sont des requins – tous. Oh ! je sais de quoi je parle ! Il n’y en a pas un qui ne soit pas fauché et qui n’essaye pas de la dépouiller. Je l’ai protégée aussi longtemps que j’ai pu. Maintenant que je pars, ils vont lui tondre la laine sur le dos.
— Bien sûr, Miss Howard, dis-je, je vous promets de faire tout ce que je pourrai. Mais je crois que vous êtes à bout de nerfs et que vous vous laissez emporter…
Mais elle m’interrompit en agitant l’index :
— Croyez-moi, jeune homme. J’ai vécu en ce bas monde plus longtemps que vous. Ayez l’œil. Vous verrez ce que je vous disais.
Le bruit d’un moteur nous parvint par la fenêtre ouverte et nous entendîmes la voix de John. Miss Howard se dirigea vers la porte. La main sur la poignée, elle tourna la tête vers moi et me fit un signe :
— Et surtout, Mr Hastings, surveillez son ignoble mari.
Miss Howard n’eut pas le temps d’en dire davantage, assaillie qu’elle était par un chœur de formules d’adieu et de protestations d’amitié. Les Inglethorp ne se montrèrent pas.
Tandis que la voiture s’éloignait, Mrs Cavendish s’écarta brusquement du groupe et traversa la pelouse pour se porter à la rencontre d’un homme grand et barbu. Elle lui tendit la main en rougissant un peu. Instinctivement, j’éprouvai de la méfiance à son égard.
— Qui est-ce ? demandai-je à John.
— Le Dr Bauerstein !
— Et qui est le Dr Bauerstein ?
— Il fait une cure de repos ici au village, suite à une crise de neurasthénie aiguë. Il vient de Londres. C’est un des plus grands experts actuels en matière de toxicologie.
— Et un grand ami de Mary, ne put s’empêcher d’ajouter l’irrépressible Cynthia.
John Cavendish fronça les sourcils et changea de sujet :
— Allons faire un tour, Hastings. Tout ceci est bien triste. Elle n’a jamais mâché ses mots, mais il n’y a pas d’amie plus sûre qu’Evelyn Howard.
Nous nous enfonçâmes dans les bois qui longeaient la propriété et descendîmes jusqu’au village.
À notre retour, alors que nous franchissions les grilles, une très belle jeune femme, de type bohémien, nous croisa et nous salua d’un sourire.
— Jolie fille ! fis-je remarquer.
Le visage de John se durcit de nouveau.
— C’est Mrs Raikes.
— Celle que Miss Howard ?…
— Précisément ! dit John avec une brusquerie inutile.
Je pensai à la vieille dame aux cheveux blancs, dans son château, et au fin visage espiègle qui nous avait souri. Et un frisson trouble me glaça tout à coup, tel un pressentiment que je repoussai aussitôt.
— Styles est vraiment un endroit superbe, dis-je à John.
Il acquiesça sans se départir de son air sombre :
— Oui, c’est une belle propriété. Un jour, elle sera à moi… D’ailleurs, elle m’appartiendrait déjà, si seulement mon père avait fait un testament convenable. Et je ne tirerais pas le diable par la queue comme c’est le cas pour le moment.
— Vous tirez vraiment le diable par la queue ?
— Mon cher Hastings, je peux bien vous l’avouer : je ne sais plus où donner de la tête pour trouver trois sous.
— Votre frère ne pourrait pas vous aider ?
— Lawrence ? Il a dilapidé jusqu’à sa chemise pour publier ses vers infects dans des éditions de luxe. Non, nous sommes fauchés comme les blés. Je dois reconnaître que Mère s’est toujours montrée généreuse avec nous. Jusqu’à présent du moins… Depuis son mariage, bien sûr…
Il fronça les sourcils et laissa la phrase en suspens.
Pour la première fois, je sentis qu’avec le départ d’Evelyn Howard quelque chose d’indéfinissable avait changé. Sa présence était synonyme de sécurité. À présent, cette sécurité avait disparu et l’atmosphère s’était chargée de suspicion. Je passai en revue tous les membres de la maisonnée et me remémorai le visage inquiétant du Dr Bauerstein. L’espace d’un instant, j’eus le pressentiment d’un malheur proche.